1952
J’ai l’impression qu’une nappe de brouillard a pénétré ma chambre. Une chappe glaciale s’empare sournoisement de mon corps en train de déserter. Je sens la tiède lueur d’une main attentionnée sur mon front, une couverture supplémentaire sur ma douloureuse poitrine, comme des lambeaux de caresse qui viendraient de trop loin. J’ai mal à la mâchoire à force de claquer des dents. Une voix essaie de m’atteindre. Je n’ai plus le temps de l’écouter, je veux arriver au bout de mon histoire avec le gamin. Je lui dois bien ça.
Je me revois au point de bascule, ce moment charnière qui mit véritablement nos vies en sursis. L’évêque de Toulouse, Monseigneur Saliège, avait réussi à envoyer dans tous les diocèses une lettre qu’il nous demandait de lire en chaire, tous le même jour, le 22 août 1942. Je ne peux pas l’avoir oubliée, cette lettre, parce qu’elle proclamait haut et fort ce que nous pensions nous-même tout bas. Je l’ai toujours gardée. Ce n’est plus qu’un petit bout de papier froissé aujourd’hui, mais son contenu n’a pas pris une ride.
— Méora…
Elle tend l’oreille vers moi, qui ne suis plus que murmure.
— Oui, Monsieur l’abbé, je suis là. Que voulez-vous ?
— La… lettre.
Méora sait très bien de quelle lettre il s’agit. Elle ouvre le petit tiroir de la table de chevet, saisit la feuille de papier et la déplie précautionneusement. Les yeux clos, je tente d’attraper au vol des bribes de sa lecture.
« Il y a une morale chrétienne. Il y a une morale humaine qui impose des devoirs et reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits tiennent à la nature de l’homme. Ils viennent de Dieu. On ne peut les violer. Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer.
Que des enfants, des hommes, des femmes, des pères, des mères, soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres, et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle. Pourquoi le droit d’asile, dans nos églises, n’existe plus ? Pourquoi sommes-nous des vaincus ?
Seigneur, ayez pitié de nous. Notre Dame, priez pour la France. Dans notre diocèse, des scènes d’épouvante ont lieu dans les camps de Noé, et de Récébédou.
Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes.
Les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères, contre ces mères de famille.
Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier.
France, patrie bien-aimée, France qui portes dans la conscience de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine, France, chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces horreurs. »
Sur ma tempe, une larme gelée se fraye un chemin jusqu’à mon oreille. En montrant ce texte au gamin, j’ai scellé nos destins, pour le meilleur et pour le pire.
Quand il en prit connaissance, ébranlé, il me demanda comment on pouvait agir pour répondre à cet appel à peine voilé. Quelques jours plus tard, nous eûmes notre réponse.
Une opération d’envergure coordonnée par l’Amitié chrétienne avait été menée par des résistants. Ils avaient eu vent d’une rafle ordonnée par le gouvernement de Vichy dans la région lyonnaise le 26 août. Un millier de juifs furent arrêtés ce jour-là, et enfermés dans un centre de triage au camp de Vénissieux. Le sort qui leur serait réservé ne faisait que peu de doutes. Alors, en quelques heures, des membres de différentes associations avaient mis au point une stratégie pour faire évader un maximum d’enfants. Finalement, ils étaient parvenus à en extirper un peu plus d’une centaine, que leurs parents avaient consenti à leur confier légalement. Méora me raconta des mois plus tard, quand elle en trouva la force, l’acte de délégation de paternité que ses parents avaient signé pour l’abandonner, le moment atroce de la séparation, le dernier regard, la dernière étreinte, tout ce qui balaya définitivement les miettes résiduelles de son enfance. Parfois, la nuit, il lui arrive encore d’entendre les hurlements des plus jeunes, esquintant leurs petites mains sur les vitres de l’autocar, criant leurs suppliques vers les murs imperturbables du camp, où leurs parents n’étaient déjà plus que des fantômes. Elle, elle n’avait rien dit, pas bronché, pas pleuré. La colère la submergeait. Colère contre sa mère, qui avait accepté de la laisser à ces inconnus, colère contre son père, qui n’avait pas pu empêcher ça. Empêcher tout ça.
©Laura Petit 2025
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