Nice, 2007
Enroulée sur elle-même comme un immense fœtus, Lola serrait contre sa poitrine son koala en peluche, témoin silencieux de l’ensemble de sa carrière de souffrance, du matin de son premier cri aux soirs de ses plus affligeantes larmes.
Revoir Lucie avait agi en elle comme un coup de poignard brûlant – lame acérée, sensation cuisante – mais sans lui offrir le soulagement d’une délivrance.
Allongée là, seule et pitoyable, elle ressassait les non-dits de la journée écoulée. Elle s’était comportée en tous points à l’opposé de ce qu’elle avait prévu. John la croyait pourtant à un shooting à Milan, elle avait absolument tout manigancé pour qu’il ne se doute de rien. Elle avait même joué le tout pour le tout auprès de Flavio, le photographe qu’elle connaissait depuis plusieurs années, une de ces rares personnes à avoir l’air de la considérer comme autre chose qu’une simple image, en lui demandant de confirmer son alibi au cas où John l’interrogerait. Elle aurait dû se sentir libre, et jouir à mille pour cent de cette parenthèse enchantée en retrouvant sa sœur, mais elle n’avait pas réussi.
Pendant les quelques heures que la rencontre avait duré, elle s’était exhortée à lui parler, à se confier comme elle l’avait fait tant de fois par le passé. Mais le temps de l’enfance était loin, effacé, occulté, appartenant définitivement à une autre vie. Quelque chose au fond d’elle avait été brisé, qui avait à voir avec son rapport aux autres, et dans le gouffre ainsi creusé sous sa poitrine, Lucie ne faisait pas exception. Sa position privilégiée d’alter ego originelle ne l’avait pas sauvée de l’emprise chronique dont Lola était victime depuis trop longtemps.
Épuisée, ses dernières forces se fondirent en gémissements humides dans le moelleux de son oreiller quatre étoiles.
La glace. Dans le dos. Les genoux. Ils font mal. La chaleur. Le manque d’air. Je suffoque. Ne surtout pas tousser. La petite main moite sur ma bouche. Surtout ne pas parler, ne pas gémir, ne pas pleurer, ne pas respirer. Le noir. Le bois brut, l’écharde qui s’enfonce dans le haut du front. Le cri
Assise, en sueur, Lola récupéra le koala qui avait roulé sur le côté. Son caraco en satin collait à sa minuscule poitrine.
Elle se leva en tremblant, et d’une démarche hébétée, alla dans la salle de bain se déshabiller.
La douche dura un temps infini. Comme souvent, ni jet d’eau ni savon ne semblaient être en capacité de laver ses souillures – trop tenaces, incrustées sur la surface, ou enracinées en profondeur. Elle avait beau frotter, rien n’y faisait.
Enveloppée dans le peignoir mis à sa disposition, les cheveux encore dégoulinants, elle se saisit de son téléphone portable. Son pouce chercha un contact bien précis, puis hésita à enfoncer la touche. In extremis, elle renonça, fit défiler le répertoire vers le haut, de Lucie à John, et appuya sur OK.
« Chéri, je viens de voir tes messages… Excuse-moi, la séance s’est éternisée, tu connais Flavio, il peut être vraiment tatillon parfois… J’arriverai vers onze heures… Non, ne t’inquiète pas, je te rejoins à la maison… Non, non, vraiment, pas la peine, je prendrai un taxi… Si, si je t’assure, je vais me débrouiller. »
Il était vingt heures. Après avoir raccroché, encore chancelante d’avoir réussi à empêcher John de venir la chercher à l’aéroport, où sa couverture aurait risqué d’être compromise, Lola s’approcha de la baie vitrée. Elle était seule dans une ville magnifique, et avait la nuit devant elle. Prise d’une soudaine euphorie, elle noua un élastique pour remonter ses cheveux en un chignon négligé. Sans aucun maquillage, sans aucun artifice, elle enfila un jean noir, un tee-shirt rose fuchsia, et des baskets. Elle avait très faim, et se prit à rêver d’une pizza cuite au feu de bois dégoulinante de fromage. Il y avait tellement d’années qu’elle n’y avait pas goûté qu’elle n’était même plus sûre d’aimer ça. C’était le moment ou jamais de le vérifier.
©Laura Petit 2025
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