Annecy, 1900
Anna grandit dans la croyance naïve des pour toujours et à jamais.
Ses premiers cris se soldent inlassablement par le lait nacré de sa mère et la satisfaction de l’estomac comblé. Dès le départ, elle ne peut pas faire autrement que de se laisser bercer d’illusions.
Enveloppée de langes en coton immaculé, ses minuscules mains potelées font le ravissement de la famille, du vieux père, des frères intimidés, de la mère nourricière.
Déjà le regard des aînés forge un destin. Sans le savoir. Innocemment.
De son avril natal, elle gardera imprimée au cœur la douceur renouvelée du soleil, les aigus mélodieux voletant de branches en branches, le vert turgescent des fleurs en boutons.
Debout sur ses maladroites guibolles, haute comme trois pommes, Anna s’imprègne des nuances vitales du ciel et de la terre. Elle apprend à lire dans l’éventail des brumes matinales et dans les notes fébriles du Foehn, guidée dans cet alphabet de poussière par les connaissances ancestrales échangées le soir au coin de l’âtre. Très vite, son vocabulaire se construit de mille histoires contées par les anciens, des commentaires du père sur la multiplication des bêtes, du sourire expressif de la mère devant une étoffe de qualité.
À l’âge de trois ans, elle baptise son premier morceau de coton blanc d’une virgule rouge écarlate, et noue avec la fibre un solide lien de sang. Sa première entorse à la règle établie. Toute la soirée, elle cachera sous sa blouse l’index compromettant. Le point rose est infime, mais l’émancipation est en marche. Anna ne sait pas que sa mère, de derrière la porte entrebâillée, a assisté à sa tentative avortée d’entrée en couture.
Le cœur serré de fierté, Delphine a observé sa petite fille approcher la chaise du bahut, grimper dessus, se hisser sur ses pointes de pieds, saisir le panier, en sortir le tissu et la fine aiguille parée de fil blanc, puis se cacher sous la grande table de ferme pour consommer avidement son larcin.
Le goût pour l’ouvrage s’est transmis de lui-même, la mère n’a rien eu à faire d’autre que d’ouvrir la voie.
La mémoire vive d’Anna trouve son point d’origine à quatre ans, sous le porche en pierre de la maison familiale, un dimanche de décembre 1900. Elle ne garde aucune conscience d’avoir été témoin de l’achèvement d’un siècle. Par contre, ce jour-là, elle gravera en elle l’éclat de rire cristallin de Clément, provoqué par la glissade magistrale qui vient de la laisser postérieur à terre et jambes en l’air, ses jupons de fête lamentablement retroussés au-dessus de la taille. Le garçonnet, de deux ans plus vieux qu’elle, lui offre sa main pour l’aider à se relever. Vexée, elle l’ignore, et entame ainsi leur amitié par un orgueilleux pied de nez.
©Laura Petit 2025
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