Depuis qu’il m’était arrivé tout ça, ma chambre était devenue mon unique refuge. Au début, je restais couchée, indifférente à tout ce qui constituait la marche du monde. L’apparition du soleil et le scintillement des étoiles se mêlaient dans mon esprit en une cacophonie bleue, pourpre, noire. Tout n’était plus que crépuscule à mes yeux rendus aveugles par le traumatisme. Ils avaient mis ce mot-là sur mon mal, sur mes muscles annihilés, sur mon incapacité à me lever, sur mon épuisement rien qu’à l’idée d’enfiler un pantalon ou de me servir un verre d’eau. Il me fallait prendre du recul. Je les ai écoutés. De toute façon, je n’avais plus rien d’autre comme perspective, alors j’ai complètement lâché prise, je me suis mollement enfoncée dans la tiédeur de ma couette. C’était mon dernier espoir pour ne pas rendre l’âme. Mon âme, je la sentais encore là, quelque part. J’ai voulu la retrouver dans mes draps blancs, la faire résonner au rythme de mes respirations. Je me suis mise à écouter mon souffle, quand j’étais éveillée, puis lorsque le sommeil commençait à m’envahir. Je laissais venir l’engourdissement de mes membres, les fourmis dans mes doigts, les images affluant dans ma tête en un chaos de métal et de sang. Je gardais conscience de cet air qui emplissait mes poumons, mes veines, mon cœur et, nourrie de sa vertu invisible, je le recrachais lentement, alourdi de toutes mes erreurs, de toutes mes souffrances, de tout ce qui, en celle que j’étais, recelait l’histoire inexorable de cet accident. Les premières semaines furent entièrement consacrées à ce processus, dans une alternance désordonnée de périodes de veille et de sommeil.
Et puis un matin, ou en tous cas ce qui fut pour moi un matin — il pouvait tout aussi bien être quinze heures — j’ai ouvert les yeux avec une douce impression de soulagement. Mes paupières se relevèrent sans la lourdeur habituelle. Et à partir de là, chaque jour a enfin repris sa place de jour, et chaque nuit sa place de nuit. Les éléments ont retrouvé une forme palpable, réelle, sans que le choc ne soit trop rude à supporter. J’ai pu commencer à regarder les choses en face, les tables de chevet avec leurs lampes identiques, la commode en bois ciré de ma grand-mère, la fenêtre à gauche, les cadres au mur dans lesquels souriaient mes deux enfants, le fauteuil en velours bleu canard aux accoudoirs usés, mon inconséquence à avoir voulu lire ce message en arrivant à ce croisement.
Une pulsation d’énergie vitale s’est emparée de mon corps. J’ai recommencé à avoir faim. Mais dès les premières bouchées, les saveurs m’ont semblé différentes, avec un petit quelque chose d’amertume que tout le sucre de la création n’aurait pas suffi à apaiser. Un jour, je me suis levée pour ouvrir la fenêtre et me reconnecter au monde. J’avais envie de sentir les effluves du jasmin en fleur qui grimpait sur la tonnelle et d’entendre les trilles joyeux des mésanges virevoltant alentours. Mais malgré le bien-être que ce bain de douceur m’apporta, je découvris avec consternation des odeurs altérées, des modalités inédites, comme si des éclats de verre givré avaient pénétré ma réalité. Mes ténèbres enfin déchirées laissaient apparaître un univers inconnu, légèrement décalé, comme bancal. Je compris qu’il me faudrait m’habituer à vivre dans ce nouvel espace, où le drame avait pris sa part, et dans lequel je ne serais plus jamais la même.
Mon mari, qui m’avait soutenue de son mieux depuis le début, entra un matin avec une pile de livres sous le bras. Il les déposa sur ma table de nuit, me saisit délicatement par les épaules pour m’aider à me redresser et tapota les coussins derrière mon dos. Il m’offrit son sourire le plus doux et d’une main assurée, me tendit un petit cahier à spirales et un crayon à papier. Sans doute avait-il raison, puisque jusque-là je n’étais pas parvenue à parler de ce qui m’était arrivé, il me faudrait en passer par l’écrit. Il sortit discrètement de la chambre et referma la porte derrière lui. Je restai seule avec moi-même, que je ne reconnaissais plus tout à fait, face à la page vierge. Les lignes bleues et rouges de ce cahier d’écolier me plongèrent dans un temps révolu dont l’insouciance résonnait douloureusement en moi, comme si toute forme de légèreté m’était désormais à jamais étrangère, interdite. Il me fallut plusieurs jours pour laisser mes premières traces. Des mots jetés çà et là, frein, impact, airbag, frein, regarde à droite, frein, stop, soleil, téléphone, frein, frein, frein, frein. Je ne pouvais pas raconter. Le constat de mon aphasie persistante même à l’écrit enserrait mon cœur dans un étau. Complètement découragée, je m’enfonçai dans mon oreiller moelleux.
J’aperçus sur ma table de nuit, au sommet de la pile de livres que mon mari était allé glaner pour moi à la bibliothèque, un roman à la couverture pourpre. Son titre, aux lettres cursives dorées, attira mon attention : « Résilience ». Je ne connaissais pas l’autrice, une certaine Léa Pietry. Je me saisis du livre avec curiosité pour en lire la quatrième de couverture. L’histoire était celle d’une jeune femme qui, plusieurs années après la guerre de 39-45, était devenue une grande violoncelliste, ayant trouvé dans la musique une voie de guérison suite aux traumatismes subis pendant cette période. En italique, sous le résumé, quelques lignes constituaient une maigre biographie de l’autrice : Léa Pietry, infirmière au CHU de B. depuis une vingtaine d’années, choisit d’abandonner son premier métier à la suite d’un accident de voiture dont le choc traumatique l’a rendue aphasique pendant plusieurs mois. Elle parvient à se reconstruire par l’écriture de ce premier roman, qui connaît rapidement un grand succès.
Comme mue par un ressort interne, je me redressai vivement et tournai la tête vers la fenêtre. Le soleil étirait ses rayons jusqu’à mon bras gauche. Je sentais sa chaleur lancinante sur ma main. Les livres posés à côté de moi étaient parfaitement empilés. Sur le dessus trônait un roman de Toni Morrison à la couverture bleu turquoise. Je cherchai fébrilement le livre pourpre qui avait dû se perdre dans les plis de ma couette. Rien. Je me levai, la tête me tournait, mais je remuai mes draps, les secouai comme une enragée, soulevai les coussins un par un en les jetant à terre. Ce livre au titre d’or, l’avais-je rêvé ? Mon mari entra précipitamment dans la chambre pour voir ce qui créait un tel remue-ménage. Il me trouva là, échevelée, en crise, debout au milieu d’un amas de linges enchevêtrés. Il me prit délicatement par les épaules, m’enveloppa de ses bras et me laissa déverser pendant plusieurs minutes un torrent de larmes dans le creux de son cou. Il resta muet jusqu’à ce que le flot se tarisse.
Puis, d’un seul corps, nous nous sommes assis sur le rebord du lit. Sans me regarder, il m’a caressé de ses paroles. Tu es Léna Pierry, la femme la plus courageuse que je connaisse, tu as des ressources infinies. Elles sont juste là, quelque part, enfouies, sous clé. Mais je te fais confiance. Tu vas faire de ce drame quelque chose de grand, de beau, comme une alchimiste. Je t’aiderai, je serai toujours là, tu peux compter sur moi. Prends le temps qu’il faut.
Il remit le lit en ordre autour de moi et disposa les oreillers en dossier pour que je puisse reprendre ma place désormais habituelle. Pendant qu’il allait me chercher un verre d’eau, je séchai mes joues encore humides de la paume de ma main et récupérai sur ma table de chevet le cahier à spirales. J’en arrachai la première page, sur laquelle j’avais balbutié les quelques mots sordides et inutiles, et, armée de mon crayon à papier, je déposai sur la nouvelle page vierge ces deux phrases : Les centaines de visages émus surgirent soudain sous les chaudes lumières. Mathilde se tenait droite sur la scène, la main gauche sur le manche de son instrument.
Ma guérison s’amorçait. Raconter une histoire. Non pas mon histoire. Celle d’une autre moi, dans un autre temps, d’autres lieux, mais en laquelle mon âme, sans doute, pourrait refaire surface. J’avais trouvé la clé dans un rêve, mon subconscient me l’avait délivrée sur un plateau comme un pansement de pourpre et d’or.
©Laura Petit 2023
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