Un livre pour se libérer : surmonter une épreuve par l’écriture (1/3)

L'écriture biographique est un outil de guérison

L’écriture comme outil de guérison

Les stigmates que laissent en nous certaines blessures sont parfois très difficiles à colmater. Confier sa souffrance à son entourage, chercher des dérivatifs, avoir recours à des thérapeutes, tout cela peut s’avérer insuffisant pour panser nos plaies les plus profondes. Le traumatisme demeure, puis petit à petit le silence s’installe, et tisse autour de lui une gangue délétère, prête à se briser au moindre accroc.

L’écriture, à ce moment-là, s’avère être un remède efficace à bien des égards.

L'écriture comme outil de guérison, faire un livre pour se libérer

Avez-vous déjà entendu parler de catharsis, ce mot qui nous vient de la Grèce antique ? Il signifie littéralement purification. En psychanalyse, il est employé pour parler de la décharge émotionnelle libératrice que permet l’extériorisation du souvenir d’événements traumatisants et refoulés.
Les vertus cathartiques de l’écriture sont immenses et unanimement reconnues : en mettant des mots sur notre vécu, nous nous donnons l’opportunité de canaliser notre douleur, d’analyser nos pensées et nos ressentis, et de transformer la souffrance en résilience.

« Raconter certaines choses, c’est leur permettre de rester vivantes dans l’esprit des autres, alors qu’il nous paraît finalement plus convenable de les laisser mourir à l’intérieur de nous-mêmes ».

Ingrid Betancourt, Même le silence a une fin

À ce soulagement intime vient s’ajouter une dimension sociale non négligeable dans un processus de guérison : partager son histoire permet de se sentir moins seul face au drame. D’une part parce que les lecteurs s’identifient à vous, se reconnaissent dans vos douleurs, et bien souvent vous offrent en écho des bribes de leur propre histoire ; et d’autre part parce qu’un récit écrit laisse une empreinte durable et profonde dans l’esprit de ces mêmes lecteurs. La valeur de votre parole s’en trouvera décuplée.

Les mots posés sur le papier constituent un témoignage précieux et donnent à l’expérience intime une valeur universelle. Dans ce sens, écrire peut même parfois contribuer à faire avancer la société.

Entrer en écriture, c’est entrer en soi-même par une porte extrêmement riche et fertile : celle du langage. Par les mots, non seulement on peut se libérer, mais on peut même redéfinir qui l’on est. L’épreuve subie ne pourra jamais s’effacer, mais elle peut devenir, en la passant par le baume de l’écrit, un levier pour grandir.

L’image du Phenix parlera peut-être à certains.
N’aurait-il pas laissé une de ses plumes imbibée d’encre posée près d’une feuille noircie de ses mots ?
Je le crois volontiers. 

le phœnix comme emblème de la résilience

« Il m’a fallu plusieurs années pour apprendre que j’avais la capacité de changer mon histoire. »

Maya Angelou, Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage

Maya Angelou, autrice américaine du XXème siècle, témoigne dans son autobiographie du pouvoir que lui a donné l’écriture pour se réapproprier son identité de femme noire, après avoir été victime d’abus et de racisme dans ses jeunes années. Vous pourriez vous aussi reprendre possession de vous-même, si le traumatisme a modifié l’image que vous aviez de vous.

Poser son histoire sur le papier, ce n’est pas seulement raconter des événements, c’est fouiller en profondeur dans ses souvenirs, aller chercher une mémoire sensible, émotionnelle, sensorielle, que seule la richesse de la langue écrite permet de rendre palpable.

Le pouvoir des mots couchés sur papier se manifeste puissamment dans l’écriture de soi, mais il est aussi incroyablement libérateur dans l’écriture fictionnelle. Parmi les grands écrivains, nombreux sont ceux qui ont vécu des pertes tragiques, des enfances difficiles ou des événements traumatiques. Ils se sont réfugiés dans la littérature pour pouvoir continuer à vivre malgré tout.

Les exemples sont innombrables, mais pour n’en citer qu’un, prenez Victor Hugo, qui a perdu sa fille Léopoldine alors qu’elle n’avait que dix-neuf ans, noyée dans la Seine. Le chagrin du poète est alors incommensurable, il restera muet pendant quatre ans après le drame. Lorsqu’il reprend doucement pied dans l’existence, il écrit une magnifique déclaration d’amour à sa fille :

« Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
[…]
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. »

Victor Hugo, Les Contemplations, 1856

Créer de la beauté à partir d’un drame permet, non pas de l’effacer, mais de le sublimer pour « en faire quelque chose au-delà ».
Le neuropsychiatre, Boris Cyrulnik développe cette idée et bien d’autres autour de cette question dans son ouvrage intitulé La nuit, j’écrirai des soleils (aux Éditions Odile Jacob). Il écrit :

« Une perte sans mots est un gouffre sans fond. Les récits qu’on construit pour remplir ce vide créent un sentiment d’existence, malgré tout. »

En prenant pour exemple sa propre expérience d’enfant orphelin de la Shoah, il étaye son propos avec ces mots :

« La seule permanence qui restait dans mon âme était celle de la rêverie. Puisque les mots parlés n’étaient pas entendus, les mots écrits permettaient de réfléchir à ce qui m’était arrivé. En m’adressant au lecteur bienveillant qui saurait me comprendre, je m’exprimais, je lui parlais à bouche fermée. En donnant forme à la tragédie, j’en maîtrisais la représentation. C’est moi qui désormais reprenais en mains, reprenais en mots, le fracas qui avait détruit ma famille, m’avait dépersonnalisé et chassé de la culture. »

Ce n’est pas parce que l’on n’est pas écrivain, que l’on doit se priver de ce stratagème de résilience. Prendre un crayon, tourner une page, coucher sur le papier ses sentiments, ses souvenirs, ses drames, en leur donnant n’importe quelle forme (récit, poésie, lettre, liste, journal), tout cela s’avère relativement simple et à la portée de tous. Lancez-vous, vous n’avez rien à y perdre, et tout à y gagner.