Notre relation a toujours été ambigüe. Je ne peux pas le nier, j’en suis en grande partie responsable. Mais comment aurait-il pu en être autrement ? Elle est entrée dans ma vie exactement au moment où j’avais besoin d’elle.
Je m’approche de son visage, il m’a semblé voir un sourcil frémir. Je scrute avec émotion les traits figés, la ligne pure de son menton, les lèvres scellées, parfaitement dessinées à l’encre rose sur sa peau diaphane, les paupières ourlées de longs cils clairs. Du bout de mon index, je caresse la fine ligne blanche qui descend de la tempe au milieu de la pommette. Simultanément, une larme dessine une arabesque de détresse sur la peau de ma joue.
Le jour où elle est arrivée chez nous, je me souviens, il faisait particulièrement froid pour un mois de novembre. Il avait même neigé la nuit précédente et notre petite bande surexcitée avait passé le début de la matinée à s’ébrouer dans les quelques centimètres blancs qui recouvraient le jardin. Une boue grisâtre avait rapidement remplacé l’immaculé manteau et nous étions rentrés en riant, tous ensemble, nous installer au chaud autour de grands bols de lait chocolaté. Je les observais, là, souriante, à se chamailler, mes petits camarades d’infortune, tous tellement heureux, à cet instant, de pouvoir vivre cette éphémère bulle de joie. Nous savions la chance que nous avions d’avoir été placés dans cette maison, où nous avions enfin trouvé un semblant de paix et un vrai foyer, presque une famille. Du haut de mes dix-sept ans, j’étais la plus âgée de nous tous, car Mathilde avait dû nous quitter après avoir soufflé ses dix-huit bougies. Dans peu de temps, je savais que ce serait mon tour. Pour l’heure, je ne voulais pas encore y penser. Nous n’étions plus que quatre enfants dans la maison de Katia. Je contemplais Aria, Ethan et Axel faire un concours de moustaches de chocolat, et je me disais qu’on faisait une sacrée troupe d’éclopés. Si toutes nos blessures visibles et invisibles avaient été réunies en un seul corps, celui-ci aurait été depuis longtemps en décomposition. Mais ce matin-là, on aurait pu croire que nous étions de simples gosses insouciants.
Vers onze heures, un coup de sonnette vint troubler notre quiétude. Au même moment, une douleur intense me traversa le bas du ventre. Je restai impassible pour ne pas gâcher l’instant, mais alors que Katia ouvrait la porte d’entrée, je sentis un liquide chaud s’échapper de moi et je courus aux toilettes. Je compris tout de suite que le petit être qui m’habitait depuis presque deux mois était en train de me faire douloureusement ses adieux, dans une mare de sang. Ma déception était à la hauteur de la fabuleuse euphorie qui ne m’avait plus quittée depuis que j’avais découvert que mon après-midi dans les bras de Lucas avait porté un fruit inattendu. Je m’étais déjà imaginée en osmose avec mon bébé, dans un cocon de tendresse et de douceur, responsable d’une autre vie que la mienne, si décevante et inutile jusqu’alors. Je m’étais sentie gonflée d’amour et d’espoir pour l’avenir. Enfin quelque chose qui m’arrivait avait un sens. Mais non, même ça, on me l’enlevait. Personne n’en saurait jamais rien, je m’en fis la promesse.
Je montai à l’étage me laver. Mon visage dans le miroir ne me renvoyait plus qu’une esquisse de moi-même, la pire, celle crayonnée rageusement au fusain, celle des jours et nuits de cauchemar, celle du fond de l’abîme. J’allai directement me réfugier sous ma couette, en espérant ne pas être dérangée dans ma douleur. La vie s’était chargée de m’apprendre à développer les plus redoutables techniques contre l’angoisse et le traumatisme. Je puisai en moi toutes les ressources pour calmer mes souffrances. Puis je m’endormis.
Le grincement de la porte de la chambre me fit ouvrir un œil. Je flottais dans une nébuleuse bleutée, la nuit s’invitait par la fenêtre sans rideaux. En ombre chinoise, la silhouette de Katia se découpait dans le rectangle illuminé du couloir. Je me redressai en grimaçant. Elle éclaira et s’approcha de moi avec un sourire de compassion aux lèvres. Sa longue expérience de l’enfance brisée lui permettait de sentir la profondeur de mon chagrin. Soudain, je perçus un mouvement derrière elle. Une petite tête, à hauteur de ses genoux, émergea dans la lumière. Je n’avais jamais rien vu d’aussi délicat, d’aussi fragile. Elle serrait très fort contre elle une poupée toute disloquée et me regardait fixement de ses grands yeux bleus presque transparents. Ses cheveux, en longs fils de soie jaune pâle, tombaient en volutes inégales sur ses frêles épaules. Une balafre violacée dessinait une grande virgule sur le côté gauche de son visage. Une émotion intense me submergea. Katia venait me présenter celle qui partagerait désormais notre quotidien. Clara.
Une infirmière tape doucement à la porte avant d’entrer. De son pas feutré, elle s’approche de Clara, observe de son regard professionnel les tuyaux branchés, les diodes, les chiffres, ce fourbi de plastique et d’acier auquel se raccrochent tous mes espoirs.
Je n’avais jamais appris ce que signifiait le mot « attachement », mais pour Clara, j’en vécus profondément le sens. Quand ma grande main goûta pour la première fois au doux et chaud contact de la petite paume de sa main d’enfant, je devins complètement dépendante de son existence. Clara se mua, au fil des mois, en une partie de moi-même, la plus délicate, mais aussi la plus puissante. Elle m’impressionnait par sa capacité de résilience. L’inconduite des adultes qui jusque-là avaient fait partie de sa vie n’avait pas réussi à ébranler son innocence d’enfant. Elle posait sur moi des regards emplis de confiance. Et moi, sans doute bien trop pour une jeune femme raisonnable et sensée, je me suis plongée corps et âme dans cette relation. Elle était mon cocon, mon osmose, mon bébé, mon prolongement, mon début et ma fin. Je pouvais être pour elle cette mère que j’avais tant rêvé d’être, ce pilier, ce guide, ces bras de tendresse ; ces bras protecteurs et aimants qu’elle avait cherché depuis sa naissance, et qu’elle n’avait pas pu trouver en celle qui lui avait donné la vie.
Je me lève pour ouvrir la fenêtre et laisser entrer la douceur de l’air. Huit ans ont passé depuis notre rencontre. Bien sûr, il m’a fallu quitter la maison pour voler de mes propres ailes. Mais je ne suis pas partie bien loin. J’ai réussi à obtenir un logement à loyer modéré que je finance en scannant chaque jour des centaines d’articles à la caisse d’un supermarché. Le matin, je vais la chercher pour l’amener à l’école. Elle m’abreuve des anecdotes plus ou moins drôles sur l’hétéroclite famille de la maison de Katia. Le soir, quand je la ramène, j’ai droit à toutes les histoires invraisemblables qui ont composé sa journée. Elle ne manque pas d’imagination ! Sa voix aigüe résonne dans ma tête longtemps après l’avoir quittée, et la chaleur de sa petite main dans la mienne rayonne jusque tard dans la nuit. Le week-end, je l’amène au cinéma, au parc, au cimetière. Elle vient y remercier sa mère. Elle est persuadée que c’est elle qui m’a mise sur sa route. Je ne la détrompe pas.
Lorsque je me retourne vers elle, mon regard croise le sien, enfin, revenu de si loin. J’ai eu tellement peur qu’elle ne se réveille pas ! Je n’aurais pas supporté que le destin s’acharne à ce point sur nos vies.
Je vais enfin pouvoir lui dire que les démarches sont sur le point d’aboutir !
Dans quelques jours, je serai officiellement sa maman.
©Laura Petit 2023
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