L’Éclat de sa voix – 3ème extrait

Ben, décembre 2018

Sur le parking devant le bâtiment C, Ben sortit délicatement Bonnie de son siège-auto et la prit contre lui, sa tête ballotant lourdement sur son épaule à chacun de ses pas. L’ascenseur ne faisant pas mine de bouger malgré leurs appels répétés, ils grimpèrent les étages à pied. Les cheveux fins de Bonnie caressaient le nez de son frère, il dut se retenir pour ne pas éternuer. Vanessa ouvrit la porte et les laissa entrer avant elle. Elle les suivit jusqu’à la chambre de la fillette, puis aida Ben à lui ôter sa robe et à lui enfiler sa chemise de nuit. On aurait dit qu’ils habillaient une poupée de chiffon. Enfin, emmitouflée sous sa couette, Bonnie fourra son nez dans le tee-shirt des Guns roulé en boule, et se rendormit profondément. Ils sortirent sur la pointe des pieds et retournèrent dans le salon.

Vanessa se laissa tomber sur le canapé et enleva ses chaussures pour poser ses pieds nus sur la table basse. Elle eut envie de s’allumer une cigarette, mais elle résista à la tentation. Ben s’assit à côté d’elle. Il se sentait bien, fatigué mais heureux. Sans doute aurait-il pu profiter de ce moment propice pour poser des questions à sa mère, essayer d’initier une discussion profonde, lui dire ce qu’il avait sur le cœur. Il aurait pu lui demander tout simplement pourquoi ils ne vivaient pas plus souvent des instants comme ceux-là, pourquoi il savait déjà que ces quelques heures demeureraient une minuscule parenthèse. Mais il n’eut pas le courage de briser l’harmonie qui s’était installée entre eux.

Il bascula vers sa mère et posa sa tête sur ses genoux, repliant ses jambes sur le canapé. D’une main, Vanessa attrapa le plaid et en couvrit délicatement son fils. Elle joua un peu avec les boucles de ses cheveux, qu’elle enroulait et déroulait machinalement, en un geste mémoriel, réminiscence d’une époque révolue depuis longtemps. La lumière tamisée et les doux chatouillis dans ses cheveux donnaient envie à Ben de succomber au sommeil, mais il voulait encore faire durer ce moment.

« Maman, tu te rappelles, je t’avais parlé de Gino qui m’apprend à jouer du piano.
— Oui je me souviens, bien sûr. Tu le vois encore ?
— Oui, et même assez souvent. Depuis cet été, il me fait participer à ses concerts improvisés dans la rue.
— Comment ça, dans la rue ?
— Le samedi et le dimanche, et même parfois le soir après mes cours, il s’installe avec son piano à un endroit du centre-ville, sur une place ou dans une rue, et on joue pour les gens qui passent. Je l’ai connu comme ça d’ailleurs, en l’écoutant jouer sur son piano à roulettes. Souvent, quand on fait nos petits concerts, du monde s’arrête pour nous écouter jusqu’au bout. On a un certain succès. On se partage la monnaie que les gens nous laissent. C’est pas énorme, mais ça fait plaisir. »

Vanessa arrêta de triturer ses cheveux. Elle était estomaquée de découvrir d’un coup ce pan aussi important de la vie de son fils. Le brouillard dans lequel elle se débattait l’avait-il à ce point aveuglée ? Pourquoi son fils n’avait-il pas ressenti le besoin ou l’envie de lui parler de quelque chose d’aussi remarquable ? Quand, le week-end, la porte ouverte et déjà un pied dans le couloir, il lui lançait qu’il sortait, elle s’imaginait des après-midis en groupe, comme elle aurait pu en connaître à son âge, gars et filles entassés sur des bancs ou assis par terre dans des coins de parcs quelconques, faisant tourner des boissons, cigarettes, ou autres substances plus ou moins illicites. Elle se figurait des conversations molles et indolentes, des ricanements idiots, des tentatives de séduction tous azimuts. Elle ne lui posait jamais de question.

Sans qu’elles préviennent, de lourdes larmes roulèrent sur ses joues, sans bruit. Comme elle restait silencieuse, Ben se redressa. Quand il vit sa mère pleurer, il ne sut pas comment réagir. Les chagrins de Bonnie, fréquents mais fugaces, pour une barrette égarée ou un genou écorché, ne le prenaient jamais au dépourvu. Il savait exactement ce qu’il devait faire ou dire pour la calmer. Mais il ne voyait jamais sa mère se laisser aller ainsi. Elle donnait toujours l’impression que tout lui passait au-dessus, que rien ne pouvait l’atteindre. Il resta assis à côté d’elle, sans oser bouger ni la regarder. Il posa sa main sur la sienne, comme Coline l’avait fait pour lui quelques semaines auparavant, espérant que ce geste aurait le même effet apaisant sur elle.

En fait, Coline avait raison, il ne la connaissait pas. Cette femme, qui lui avait donné la vie et sous le toit de laquelle il habitait depuis dix-sept ans, il ne savait pas qui elle était, ni quelles fêlures avaient façonné son existence. Le saurait-il un jour ? Rien ne le lui garantissait, mais il vécut cet instant comme l’embryon de quelque chose.

©Laura Petit 2025

Toute reproduction ou diffusion, même partielle, est strictement interdite et vous expose à des poursuites.

Illustration de l'extrait 3 du roman L'éclat de sa voix : maman triste et son fils sur un canapé
Écrivain biographe en Provence, je suis à votre disposition à Marseille et ses alentours, ou bien en visio, pour créer avec vous un livre qui vous ressemble. Que vous souhaitiez écrire votre biographie complète ou une période marquante de votre vie, n’hésitez pas à me contacter pour me parler de votre projet : Laura Petit, au 06.80.85.59.69 ou par mail sur lp13.pro@outlook.fr