Margaux, novembre 2018
En sortant de sa dernière répétition avant le grand jour, Margaux était assaillie de doutes. Etienne n’avait pas été tendre avec elle. Il avait qualifié son interprétation de « mignonne ». S’il lui avait planté un couteau dans le dos, il ne lui aurait pas fait plus mal. Elle avait ravalé ses larmes jusqu’à la fin du cours, ce qui ne l’avait pas aidée à mieux réussir ses autres tentatives. Sans doute le trac y était-il pour beaucoup. Elle avait donné trop d’importance à ce concours, certes poussée par la rigueur et l’intransigeance de son père, mais elle n’avait pas conscience que ses propres exigences étaient supérieures à celles qu’il lui imposait.
Les épaules légèrement voûtées sous le poids de ses doutes, elle attendait que son père, retenu dans le couloir par un autre professeur, la rejoigne sur le parvis du conservatoire. Le souffle court, la gorge nouée, elle n’avait aucune envie de rentrer avec lui et de marcher à ses côtés comme si de rien n’était. Quand il apparut, elle lui dit :
« Si ça ne t’embête pas, j’aimerais bien aller un peu prendre l’air avant de rentrer.
— D’accord ma chérie, tu as raison, ça nous ferait du bien. Tu veux qu’on aille vers où ?
Margaux prit son courage à deux mains pour insister.
— Non papa, s’il-te-plaît, je voudrais marcher toute seule. Ne m’en veux pas. »
Etienne la regarda fixement. Elle ne pouvait déterminer s’il était froissé ou inquiet, mais à ce moment-là, elle n’avait pas envie de se préoccuper de ses états d’âme. Sans attendre sa permission, elle descendit à la hâte les quelques marches qui les séparaient de la rue et se dirigea vers le centre-ville.
Les platanes finissaient de se dévêtir paisiblement sous les derniers rayons du frais soleil de la fin novembre. Elle longea plusieurs devantures de magasins et s’arrêta devant celle de la librairie. Tandis qu’elle examinait les titres mis en avant sur les présentoirs, son regard fut happé par le mouvement de ses cheveux blonds qui se reflétaient sur la surface de la vitre. La dernière fois qu’elle avait jeté un œil rapide sur son apparence remontait à sa séance d’essayages avec Cathy pour trouver la robe qu’elle porterait au concours. À la maison, elle savait exactement où passer pour être assurée de ne pas croiser de grands miroirs. Mais là, dans cette rue, comme anonyme à elle-même, elle prit le temps de considérer son image. Elle se sentait tellement désunie à l’intérieur, qu’elle fut surprise de se découvrir aussi compacte, entière, absolue. Sa silhouette menue, les lignes obliques de sa délicate ossature, le dessin bleu outremer de ses yeux trop vastes, mais surtout le constat flagrant de son ineffable fragilité la firent instinctivement reculer. Elle s’intimidait elle-même. Dès que son regard parvint à retraverser la surface transparente de la vitrine pour se poser de nouveau sur les livres, elle en ressentit un profond soulagement. De peur de se retrouver une nouvelle fois face à son reflet, elle se dépêcha de continuer sa marche.
Sans qu’elle l’ait prémédité, ses pas la menèrent vers les grilles ouvertes du cimetière où reposait sa mère. Elle ne les avait plus franchies depuis longtemps. D’un élan presque incontrôlable, elle y pénétra et se retrouva devant le tombeau de marbre rose.
Le bouquet de marguerites que son père avait déposé quelques semaines plus tôt avait fané. Les pétales rabougris formaient au-dessus des tiges grisâtres une colonie pitoyable d’espoirs perdus et de prières ignorées. Pourtant, ses yeux s’y clouèrent tout au long de son monologue intérieur, fascinés par leur uniforme médiocrité.
Ça va pas du tout, maman. Je ne sais plus où j’en suis. Le piano, il me semble que c’est tout ce que je suis. J’ai ces airs dans la tête, qui tournent et qui tournent. En ce moment, c’est la Ballade No. 1 de Chopin. Papa m’a dit qu’il la jouait depuis qu’il avait mon âge, alors tu l’as sûrement déjà entendue. C’est le morceau du concours auquel je vais bientôt participer. Mais là, tu vois, je crois que je commence à la détester cette Ballade. C’est horrible cette sensation. Elle est devenue comme une ennemie. On dirait que j’en ai perdu le sens. Quand je l’ai interprétée aujourd’hui, je suis passée complètement à côté. J’ai l’impression d’être devenue une hypocrite, une menteuse, une usurpatrice. Et bien sûr, ça s’entend, c’est même flagrant à mon avis. J’ai perdu cette magie. Plus j’y pense, plus mon jeu se ternit. C’est pas la première fois, mais à ce point-là, jamais. Cathy dit que c’est parce que je me mets trop de pression. Elle a sans doute raison, mais j’y peux rien. Ça ferait tellement plaisir à papa si je gagnais ce concours. Ce qu’il y a c’est qu’en ce moment j’ai l’impression que je ne suis pas à ma place, que tous les efforts que je fais pour être la meilleure prouvent que je suis… comment dire ?… illégitime. Oui, c’est ça, illégitime. Je suis complètement illégitime.
Du fond de l’allée de graviers, l’attention de Margaux fut attirée par la conversation à demi murmurée d’un long garçon dégingandé aux cheveux noirs bouclés, qui devait avoir à peu près son âge, avec une petite fille qui lui tenait fermement la main. Elle ne parvenait pas à comprendre la teneur de leur échange mais elle percevait par la douceur du ton et la façon dont le jeune homme calquait le rythme de son pas sur celui de la fillette qu’il y avait entre eux une magnifique complicité. Lorsqu’ils s’approchèrent d’elle, elle tourna discrètement la tête vers le côté opposé pour qu’ils ne remarquent pas qu’elle les observait. Après l’avoir dépassée, ils se retrouvèrent de dos, et elle put se délecter à loisir de leur apaisante présence.
S’il-vous-plaît, ne partez pas trop vite.
La petite fille, le bras replié, portait un arrosoir plus gros qu’elle. Ils s’arrêtèrent d’un accord tacite devant une tombe dont le pot de chrysanthèmes avait été renversé par le vent. Le garçon lâcha la main de la fillette, qui posa l’arrosoir pour redresser le pot. Elle arrangea délicatement les fleurs dépenaillées, puis leur versa une bonne rasade d’eau. Margaux s’attendait à ce qu’ils se recueillent un moment, mais elle les vit repartir, main dans la main, pour s’arrêter trois tombes plus loin où un pot de bruyère faisait grise mine. Après l’avoir arrosé, ils reprirent leur promenade tranquille. Du bout de l’allée, alors qu’ils allaient passer dans la section suivante et sans doute continuer leur méticuleux entretien, lui parvint le frais grelot d’un éclat de rire. Il vola parmi les blocs de pierres inertes comme une colombe soudain libérée de sa cage, et laissa sa trace mélodieuse dans le cœur blessé de Margaux. Elle n’avait pas prévu cet intermède de joie. Il la prit par surprise. Bien trop rationnelle pour y voir un signe mystique, elle ne le prit pour rien d’autre que ce qu’il était : le triomphe de la vie, toujours, implacable, irrépressible.
Elle s’en trouva déboussolée.
©Laura Petit 2025
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