Depuis combien d’heures lutte-t-elle contre cette force de vie qui l’étreint ? Elle voudrait enfin trouver le sommeil… Tant de nuits qu’elle ne dort pas ! Camille se tourne sur le côté droit, ses cheveux auburn dont il aime tant l’épaisseur ondulent derrière elle en un mouvement qu’il aurait souhaité immortaliser. Tout en elle respire la sensualité jusqu’à son regard, cette nuit plus que jamais, brillant d’un feu passionné comme pour exprimer l’énergie intérieure qui l’assaille. Dans la pénombre, ses yeux démesurément grands cherchent à capturer l’ensemble de la pièce faiblement éclairée par la lumière que laisse entrer la fenêtre ouverte.
Elle s’est pourtant promis qu’elle ne le regarderait plus avant le lever du soleil ! Tant de soirs s’est-elle fait cette promesse ! Son cœur bat à un rythme qui l’empêche même de se raisonner, de réfléchir calmement. Ses pensées s’emmêlent en un tourbillon aussi rapide que l’emballement de son cœur dans sa poitrine. Cette nuit lui semble cruellement interminable ; elle a déjà plusieurs fois essayé de fermer les yeux, de se forcer à ne plus y penser, mais son obsession est toujours la plus forte. Ses idées se brouillent, elle a l’impression d’étouffer dans ce lit, seule. C’est insupportable, elle n’en peut plus, et malgré ses résolutions, son désir l’emporte : une force irrésistible la pousse à se lever, lentement. Elle ne peut détacher son regard de ses formes qu’elle distingue moins grâce à la faible lumière que par l’expérience que ses mains en ont eu. Tant de fois les a-t-elle touchées, caressées, observées …
A ce moment-là, elle a pleinement conscience que cette nuit restera à jamais gravée en elle, et qu’elle n’en sortira pas indemne. Quelque chose d’insaisissable lui murmure qu’elle ne doit pas attendre que le jour se lève. Elle s’approche doucement de lui, sans un bruit autre que le frottement de sa chemise de nuit blanche sur ses jambes dont elle n’a plus le contrôle. Alors, tout s’accélère, les battements de son cœur, le désordre de ses pensées, puis son esprit se vide. Plus rien ne compte que celui qui l’obsède et qu’elle rejoint, pas à pas. Camille n’a plus totalement conscience de ses mouvements, elle se laisse guider par un feu qui s’empare de ses sens. Elle tend ses mains tremblantes vers lui. Un frisson parcourt tout son être en émoi : elle le touche. Comme enivrée par ce contact soudain, sa tête se met à tourner et elle titube. Pour ne pas tomber, elle se raccroche à lui, l’entourant de ses bras nus. Elle se redresse lentement et approche son visage du sien. Elle ne sourit pas, mais ses yeux trahissent un bonheur extrême qu’elle ne connaît que lorsqu’elle sent entrer en elle le corps frémissant d’Auguste l’enveloppant de sa chaleur incandescente dans la fraîcheur de l’atelier. Elle comprend alors, sans en avoir réellement conscience, que malgré ce dont elle était persuadée dans ces instants-là, elle n’a jamais connu la véritable jouissance, celle que l’on goûte pleinement, celle qui dissout l’être tout entier, corps, âme et esprit fondus ensemble dans une totale harmonie des sens, et dont on revient transformé à jamais.
Ses mains parcourent ce visage tant connu, glissent sur son front, son nez, sa bouche immobiles. Elle a les yeux fermés, mais elle sourit à présent, elle sent bouger sous ses doigts les traits qu’elle reconnaît avec volupté. En réalité c’est elle qui se déplace autour de lui, mais elle a l’impression de ne faire que savourer passivement les mouvements du visage animé recherchant lui-même les caresses. Tout à coup Camille devine un défaut, un pli erroné dans sa barbe, qui empêche que l’expression de la bouche ne soit exactement celle à laquelle elle est si attachée. Elle ouvre alors les yeux, et à la lumière particulière de la lune au moment où le jour commence juste à poindre, Camille distingue de son regard d’artiste et de femme passionnée, l’endroit exact où ses doigts se sont arrêtés. Dans cet éclairage, les proportions sont amplifiées, et un coup d’œil lui suffit pour comprendre que si elle entreprend dans l’instant même de rectifier cette imperfection, son œuvre sera définitivement achevée. Elle n’hésite pas une seconde, plonge ses mains dans le baquet d’eau qu’elle laisse toujours près de son ouvrage. Elle y sent des résidus de plâtre de la veille et sourit en pensant qu’elle a oublié de le rincer, comme si elle avait inconsciemment senti ce qui allait arriver pendant la nuit. La fraîcheur du liquide la fait frissonner, ou peut-être est-ce le pressentiment que l’instant suivant va transformer quelque chose en elle… La jeune femme n’est soudain plus qu’une âme en émoi qui va exprimer tout ce qu’elle recèle dans un simple mouvement de ses doigts prodigieux. La seconde qui suit semble à la fois éternelle et instantanée.
Son regard d’un bleu intense se plonge dans les yeux étonnamment blancs qu’elle semble vouloir animer des flammes de la vie qui brûle en elle. Camille sait qu’elle est sur le point de réaliser l’expression parfaite de sa passion. Elle n’est plus ni l’artiste, ni l’amoureuse, mais une fusion de ces deux facettes de son être. Ses mains émergent délicatement du liquide et ressortent étrangement blanches dans la semi-obscurité, recouvertes d’eau plâtreuse. Elles se posent délicatement sur le cou viril puis remontent lentement dans les ondulations de la barbe jusqu’à atteindre le pli malencontreux. Ses yeux se ferment, elle veut que ses doigts caressent ce visage, glissent sur le plâtre tiède et doux, et lui donnent la forme idéale, irréprochable et adorée.
Une brise se lève et l’air frais de l’aube passe à travers sa légère chemise dont les plis agités se mettent à caresser imperceptiblement ses cuisses. Un coq signale l’arrivée du soleil, mais elle ne l’entend pas. Elle ne perçoit plus que le frottement délicat de sa peau sur celle de son œuvre. Une goutte d’eau vient s’écraser sur son pied nu et provoque un frisson qui la traverse de bas en haut. Dans ses tempes résonnent les battements de son cœur gorgé d’une émotion intense et jusqu’alors inconnue. Est-ce le manque de sommeil qui lui procure cette sensation ? Le sol semble se dérober sous elle ; pourtant elle ne rêve pas, ce qu’elle vit est la réalité, plus que jamais … Ses sens en éveil ne la trompent pas, ils tendent tous vers l’absolu qu’elle recherche. Un besoin incontrôlable de faire naître et vivre de ses mains la plénitude de leur passion agit ses doigts fébriles. Son maître, son amant… Elle est en train, par la totale harmonie de ses mains et de son âme artistes, de mettre en forme, de modeler tout l’amour qu’elle a en elle.
Sa peau passe et repasse sur la barbe humide qui petit à petit, imperceptiblement, se modifie. Ses sentiments et son art ne font plus qu’un, unis pour faire évoluer ses doigts sur la douce couche de plâtre humide. Son esprit n’a plus de réel pouvoir sur ses gestes. Camille sent qu’elle atteint la perfection, la maîtrise totale de ses dons, au moment même où elle expérimente la puissance de sa flamme. Alors, lentement, retenant sa respiration, elle ouvre les yeux, tremblante d’émotion, et enfin elle le voit. Son regard se fige sur les traits de ce visage si cher à son cœur et à son âme, presque vivant dans l’éventail pastel et lumineux de l’aube. Et là, ses mains posées délicatement sur son cou robuste, ses prunelles brillantes de larmes, elle ressent un plaisir intense, une volupté extrême, un bonheur infini dans l’absolu de cette seconde au goût d’éternité. La plénitude de cette jouissance lui fait comprendre qu’aimer avec passion n’est rien, sculpter parfaitement est vain, mais parvenir à faire fusionner ces deux arts représente la volupté absolue : celle de l’âme, des sens et des émotions mêlés jusqu’à atteindre la perfection esthétique et sensible … Elle est pleinement consciente que cet instant est unique, et elle le goûte avec délice, le savoure, sachant que bientôt, quand l’émerveillement sera passé, il ne lui en restera plus que le souvenir délicieux.
Depuis combien de temps retient-elle son souffle ? Toutes ces sensations, cette fièvre, cette joie immense n’ont-elles duré que quelques secondes ? La jeune artiste ne peut y croire, mais il lui est impossible de réfléchir raisonnablement dans l’état d’excitation où elle se trouve. Sa respiration est maintenant très rapide, irrégulière, comme pour traduire son désordre intérieur. Un souffle d’air s’engouffre sous sa chemise devenue presque transparente au contact de sa peau trempée de sueur. Pour la première fois depuis qu’elle s’est levée, Camille sent la fraîcheur de cette matinée, comme si paradoxalement sa perception sensorielle avait été trop aiguë pour lui permettre de ressentir les impressions communes du quotidien. Elle sourit à cette idée, heureuse de prendre conscience de l’importance considérable de l’expérience qu’elle vient de vivre.
Elle retire précautionneusement ses mains du buste et recule doucement de peur de détruire par un geste un peu trop brusque la magie de l’instant. Un cataclysme ne réussirait pas à faire ciller son regard. La confusion règne encore dans son esprit. Pourtant, une chose est très claire : elle vient de réaliser le Chef-d’œuvre de sa vie. C’est la première fois que, simultanément, l’Artiste regarde son œuvre avec les yeux de l’Amante, et la Femme voit la beauté de son amour en Sculpteur. C’est toute son âme que Camille a mis dans ce front, ce nez, ces lèvres, cette expression du visage, ce cou viril, les ondulations de cette barbe.
Tout à coup, la jeune femme sent la fatigue s’emparer d’elle. Elle est comme vidée, et ses jambes, qui la portaient sans difficulté tout à l’heure, sont à présent à peine capables de la maintenir debout. Elle ne s’inquiète pas car elle connaît la raison de sa soudaine faiblesse, raison la meilleure qui soit. Cependant il lui est presque surhumain de détacher son regard de l’imposant buste maintenant multicolore aux reflets du soleil naissant. Sa fascination la retient encore quelques secondes dans cette contemplation, puis l’épuisement prend le dessus malgré elle. Elle recule lentement jusqu’à sentir contre ses mollets le bord du matelas, et c’est avec délice qu’elle pénètre dans le lit glacé mais salvateur et jette un dernier coup d’œil à sa merveille comme pour l’emporter avec elle dans son sommeil.
Camille se tourne sur le côté droit, ses cheveux auburn dont il aime tant l’épaisseur ondulent derrière elle en un mouvement qu’il souhaite immortaliser, un jour, ou peut-être une nuit dans l’éclairage de la lune à travers sa fenêtre ouverte…
©Laura Petit 2001
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